Paris – France
FIVES : Grands débats de l’observatoire de l’usine du futur
Expert
De l’acceptabilité des sites industriels : “LA LAIDEUR SE VEND MAL”
On the acceptability of industrial sites : “UGLINESS DOESN’T SELL WELL”
De l’acceptabilité des sites industriels : « La laideur se vend mal »
Il arrive que le grand public exprime un certain désamour pour l’activité industrielle et se montre sceptique sur la capacité-même de l’industrie à respecter son environnement. Il n’est pas illégitime d’être échaudé par des exemples traumatisants de zones industrielles sordides, de sols viciés, d’explosions d’usines, d’air pollué … Lorsque, au surplus, les usines sont moches, leur acceptabilité par le public devient clairement problématique. Ce dernier problème vient du fait que l’usine est le plus souvent pensée de l’intérieur, à des seules fins de performance. Rien de mal à cela, si ce n’est que l’usine en tant qu’objet imposant et impactant doit rendre des comptes à l’environnement. Et l’environnement n’est pas que nature, c’est aussi le riverain de l’usine ou l’observateur occasionnel.
Si vous visitez une usine, on vous équipe d’un casque, de lunettes, d’un masque, de gants, de chaussures de sécurité, et on vous conduit immanquablement au cœur de la chose voir « la machine ». C’est souvent passionnant si l’on fait abstraction du tintamarre assourdissant d’un broyeur de cimenterie ou de tout autre rejet dont la machine a le secret. Après la visite technique supposée me rassurer sur son bon fonctionnement, ce qui paraît être le minimum, je propose à mon interlocuteur de lui restituer son encombrant attirail et de prendre du recul, de monter sur la colline avoisinante, de se positionner dans la zone résidentielle voisine ou sur un axe routier important pour mesurer l’impact visuel de son installation industrielle à distance. S’il m’arrive (encore) d’apprendre des choses durant la première visite rapprochée, mon interlocuteur peut avoir quelques surprises dans cette observation à distance, et notamment son impact visuel publique. C’est d’autant plus fondamental pour la bonne insertion d’un site dans l’environnement, que si nous étions deux au cœur de la chose, lui et moi, nous sommes des milliers depuis cette colline, cette zone résidentielle ou cet axe routier à « profiter » de l’imposant spectacle.
Au début de l’ère industrielle les usines ont été souvent belles parce que bien conçues. Puis, ce savoir-faire semble s’être perdu, principalement par soucis d’optimisation. A tort ou à raison, la question de l’apparence est passée au second plan, sinon pire encore, au profit de la seule efficacité. A part quelques aficionados du carburateur, qui achèterait une voiture à la seule vue de son moteur ? Ce qui déclenche l’action d’achat reste, pour une grande partie, outre la performance, la ligne, le confort et l’ergonomie. L’impact visuel de l’industrie, plus spécifiquement de l’industrie lourde, a souvent été considéré comme une cause perdue. Au point que les édifices y sont dénommés comme l’élément de process qu’ils supportent ou qu’ils abritent, jamais comme une construction en tant que telle. Si les services de maintenance technique sont largement représentés dans l’usine, le service de maintenance du bâtiment se fait plus discret. Le fait également que ces sites ont été préalablement construits à l’écart des agglomérations a pu laisser penser que l’architecture n’y avait pas nécessité de cité. C’était, et c’est encore, sans compter avec le développement de ces agglomérations que ces usines ont alimenté. Elles en sont fréquemment devenues un quartier et, si ce n’est pas encore le cas, ça le deviendra très vite.
En industrie, l’environnement se définit principalement en termes quantitatif et normatif. Le respect d’une limite de concentration chimique de tel ou tel rejet induirait le respect de l’environnement. Est-ce suffisant ? D’autres impacts, non-normatifs, qui relèvent d’une certaine subjectivité, sont déterminants pour l’acceptabilité ou le rejet d’un site. Il s’agit de la qualité perçue, plus difficile à mettre en tableau Excel. « La laideur se vend mal » écrivait le designer Raymond Loewy. L’industrie n’échappe pas à la règle. Il n’y a pourtant aucune fatalité à la laideur. Le moche n’est pas une garantie de bon fonctionnement. L’industrie a effectivement le pouvoir de nuire si elle est irrespectueuse de son environnement, mais elle possède aussi un vrai potentiel à séduire si elle est conçue avec habileté et respect. L’architecture industrielle est la rencontre de l’art et de la technique, elle doit permettre à l’industrie de mieux se vendre.
Avec plus de transparence, plus d’esthétique, plus de performance et, peut-être, plus d’éthique, il est possible de construire un meilleur cadre de travail pour les gens qui travaillent dans l’usine et un meilleur cadre de vie pour les gens qui vivent en face d’elle. L’architecte n’est pas simplement un embellisseur et son travail ne concerne pas que l’intérieur de l’usine. Il œuvre aussi pour les observateurs volontaires et involontaires de l’usine, qui en supporte les bonnes et mauvaises conséquences.
L’architecte, seul, ne peut rien faire. L’industriel doit y croire. La devise « pour vivre heureux, vivons cachés » ne doit plus avoir cours. Se cacher est, de toute façon, illusoire du fait même de la taille et de la morphologie des installations. Même loin de tout, il ne saurait y avoir un ailleurs que l’on a le droit de polluer visuellement sous le prétexte que l’usine est, pour un temps, isolée des grandes agglomérations. L’architecte doit être épaulé par les pouvoirs publics qui délivrent les autorisations de construire ainsi que les certificats de conformité aux autorisations délivrées. Les associations peuvent être de bons partenaires si leurs exigences sont réalistes et les postures non systématiquement négatives.
Pour le compte de l’industriel, l’architecte a donc le devoir de faire fonctionner l’usine et de la mettre en forme. Pour le compte de la collectivité et l’intérêt général, il œuvre pour préserver et valoriser le cadre de vie. Pour ce faire, l’architecte prend du recul et se met à la place du riverain qui s’inquiète de l’impact visuel du site. Il doit donc apprécier par anticipation dans quelle mesure le site sera acceptable et accepté dans un environnement paysagé et urbain.
On the Acceptability of Industrial Sites: “Ugliness doesn’t sell well”
The general public sometimes dislikes industrial activities and remains skeptical about the industry’s ability to respect its environment. It’s not unreasonable to feel wary, given the traumatic examples of sordid industrial zones, contaminated soils, factory explosions, polluted air, and so on. If, on top of that, plants are unattractive, public acceptance becomes problematic. This issue arises because plants are often designed from the inside out, focusing solely on performance. There’s nothing wrong with that—except that, as imposing and impactful objects, plants must also account for their surroundings. And the environment isn’t just nature; it also includes the factory’s neighbors or occasional passersby.
If you visit a cement plant, you are equipped with a helmet, goggles, a mask, gloves, and safety shoes, and are inevitably led to the heart of the operation to see “the machine.” This is often fascinating if one can ignore the deafening roar of a cement grinder or any other emissions the machine may produce. After this technical visit, supposed to reassure about its proper functioning—which is the bare minimum—I suggest to my guide that I return their cumbersome gear and take a step back. I propose going up a nearby hill, standing in the neighboring residential area, or positioning ourselves on a major roadway to assess the visual impact of their industrial installation from a distance. While I may still learn something new during the close-up visit, my guide may be in for a few surprises when observing the site from afar, particularly its public visual impact. This is even more critical for the proper integration of a site into its environment because, while we were the two of us at the heart of the plant, there are thousands of us observing it from that hill, that residential area, or that roadway, “enjoying” the imposing spectacle.
At the dawn of the industrial era, factories were often beautiful because they were well-designed. This expertise seems to have been lost, mainly in the name of optimization. Rightly or wrongly, appearance was relegated to the background—or worse, entirely ignored—in favor of efficiency alone. Except for carburetor aficionados, who would buy a car based solely on its engine? Besides performance, design, comfort, and ergonomics are the main factors that trigger a purchase. The visual impact of heavy industry has often been underestimated and considered a lost cause. Buildings are even named after the processes they support or house, never as constructions in their own right. While technical maintenance departments are well-represented in factories, building maintenance is more discreet. Additionally, the fact that these sites were originally built away from urban areas may have suggested that architecture was not a priority. This was and still is, without considering the expansion of the urban areas that these plants have fueled. They often end up as part of a neighborhood—and if that hasn’t happened yet, it likely will soon.
In the industrial world, the environment is primarily defined in quantitative and regulatory terms. Compliance with a specific chemical concentration of a given gas is considered environmental respect. But is this enough? Other non-regulatory impacts, which are somewhat subjective, play a decisive role in the acceptance or rejection of a site. These relate to perceived quality, which is difficult to quantify. “Ugliness doesn’t sell well,” wrote designer Raymond Loewy. The industry is no exception to this rule. However, ugliness is not a fatality, as unattractiveness does not guarantee proper functioning.
While industry indeed has the power to harm if it disrespects its environment, it also has a real potential to appeal if designed skillfully and respectfully. Industrial architecture is the intersection of art and technique; it should enable the industry to better promote itself. With greater transparency, more aesthetics, improved performance, and perhaps greater ethics, it is possible to create a better work environment for the people working in the factory and a better living environment for those living nearby. An architect is not merely an embellisher, and their work is not limited to the within the factory. They also consider the voluntary and involuntary observers of the factory, who bear both its positive and negative consequences.
An architect cannot act alone. The industrialist must believe in this approach. The motto “to live happily, live hidden” must no longer prevail. Hiding is, in any case, an illusion given the size and morphology of industrial facilities. No “elsewhere” can be visually polluted because the plant is temporarily isolated from large urban centers. The architect must be supported by public authorities, which issue construction permits and certificates of compliance with these permits. Associations can also be good partners if their demands are realistic and their stances are not systematically negative.
On behalf of the industrialist, the architect ensures the plant operates and is aesthetically shaped. On behalf of the general interest, the architect works to preserve and enhance the living environment. To achieve this, the architect takes a step back and considers the perspective of residents concerned about the visual impact of the site. They must therefore anticipate to what extent the site will be acceptable and accepted within its landscaped and urban environment.